Dédales et Labyrinthes

 

 

Donner un sens à l'existence, célébrer le mystère. Les grands mots...mais c'est la quête de l'homme depuis le temps où, puisant à la source des forces telluriques, usant des formes de la roche, il traçait des représentations, laissant empreintes et signes sur les parois de grottes sanctuaires. Il participait à la création à travers ces rites, la perpétuait déjà....

Bien qu'elles s'accommodent à chaque seconde, nos sociétés confondant l'avoir et l'être ont perdu le sens du sacré, de l'accord et du message. Dans mon atelier, perpétuant ce rituel: recevoir, transformer, rendre, je veux aussi restituer un enchantement, poser une once d'harmonie dans la balance du monde

Par ces trois raisons d'être de l'art: magie, rituel, célébration, c'est toujours la trinité que les artistes servent autrement, faisant du spirituel avec des sujets profanes; l'artiste ne peut être qu'un mystique. Raisons auxquelles j'ajoute, exprimer la dualité. Tout est dualité, l'absolu, le délire de perfection, d'unicité, mènent vite à l'aliénation, au totalitarisme, à un sourd désir de non vie.

Je veux aussi montrer l'ambiguïté de l'instant

 

Le chemin lui, n'est ni droit, ni unique, ni parfait. J'essaie donc toujours de mettre dans un tableau les deux faces de la médaille et dans une scène sereine, introduis une notion d'instabilité. Par ce jeu d'équilibre je dis la force de vivre et ses réalités plus étonnantes que tout idéal. Sans me soucier de déplaire, je pense qu'il faut mettre avec courage le beau dans la balance de l'horreur, "faire sourire l'univers". Je souhaite que mes tableaux aient ce pouvoir de fascination du fil du rasoir, de l'arrêt au bord du gouffre, ce plaisir d'avant...la chute ou l'envol; indicible mélange de peur et de sérénité, de doute et d'assurance, l'oeuvre crée un déclic. "Entrez je vous prie"

 

Exploratrice, qui avait fait germer cette graine dans ma tête de gamine ? Petite, je voulais être exploratrice; j'ai l'impression parfois d'y être parvenue, autrement. Peut-être est-ce le sentiment d'être tombée d'une étoile, d'une autre planète ou encore, happée par le puits de lumière d'un monde parallèle, d'avoir été projetée sur cette planète, pour naître Passage de la main d'or, à Paris. Naître fait de vous un explorateur, forcé de découvrir le monde à quatre pattes, puis debout...et quand ce processus de découvrir, comprendre,communiquer est entamé, il ne cesse pas.

Aux Arts Appliqués puis aux Beaux Arts de Paris j'ai découvert la laque, au départ, technique de protection décorative. Ses capacités à amplifier la lumière m'ont séduites; j'en ai détourné l'usage pour peindre. Un intérêt pour l'alchimie (lente élaboration, recherche sur l'infini par l'infinitésimal), le plaisir de la métamorphose (l'oxydation des feuilles de cuivre et d'argent) ont conforté ce choix .

Mais un tableau s'élabore et se scande aussi géométriquement, en masses colorées; force du nombre, du rythme; en musique, tempo, mesure, valeur de notes et de silences. Hermès, Dieu du verbe et du nombre offrit à Apollon une lyre d'or, le sacrant seigneur du rythme.....l'art est mathématique, physique et rythmique.

Histoire du petit garçon dans mon atelier

Un petit garçon entrant avec sa mère

  - C'est une peinture astrale

Moi, aux anges

  - Comment tu le sais ?...

  - Ben, c'est écrit sur le pot de peinture.

L'artiste s'embarque en solitaire, sans cartes, mais le chemin est pavé d'empreintes, de signes , clins d'oeils qui lui façonnent un autre sens de l'orientation. Je parcours l'espace et le temps, m'aventure plus loin, d'une vision claire à une rue sombre, cherchant les entrées, les ponts de "jungles intérieures". J'ignore les "embrasements d'inspiration", la" fièvre créatrice"et autres images d'Epinal avec lesquelles on croque l'artiste; Exploratrice oui...je passe une grande part de mes jours là où se déroule "l'invisible aventure". Exercer un art n'est pas aligner une suite de mots, de traits, de sons au physique agréable et faire se succéder des idées curieuses ou brillantes, mais chercher des liens. Ordonner l'obscure matière, ouvrir les "passages secrets de l'âme": l'artiste mène une double vie, à la recherche d'autres étages de consciences.

Aucune projection d'affect n'a lieu d'être. Un tableau peut engendrer de la sentimentalité...la séquence "émotion"dont le monde d'aujourd'hui se réclame n'est pas pour moi une valeur, tout au plus un trouble, un brouillage. Dans le même ordre d'idée, on ne peut en art être uniquement narratif; l'anecdote sur laquelle tant de gens s'arrêtent n'est pas le sujet. Nombre d'émissions du "média-monde" fonctionnent avec ces deux ingrédients : l'émotion- sensiblerie et l'anecdote sensation; échos résiduels d'un pseudo-monde, bruits de surface

Histoire du mal voyant

Un jour de juillet, un homme entre, examine les tableaux un à un

  - Il n'y a rien qui m'enthousiasme

Et il sort en me disant

  - Au revoir monsieur.

  -Mais je suis une dame !

  -Ah, je me doutais bien que je disais une bêtise, excusez-moi, j'ai les yeux en très mauvais état.

 

Du Rythme

Le sculpteur rythme le vide, le compositeur le temps, à coups de silences et de valeurs de notes, le peintre rythme l'espace de son trait, de ses couleurs sur la toile qui acquièrent ce pouvoir hypnotique immédiat, cet au-delà des mots.Une oeuvre nous révèle son sujet lentement, comme une photo apparaît dans le bain du révélateur: elle "développe" une pensée ou encore, à la manière d'un parfum oublié qu'on remue, nous fait "reprendre connaissance"

   

   

L'art est une immense vibration. Transmettons ce ravissement rythmique au coeur, au cerveau; le coeur bat plus vite, le cerveau accélère sa marche; l'art éveille et réveille...le rythme peut aussi servir la transe ou l'exaltation. La transe, par répétition de paroles, de mouvements et de sons, envahissement, possession, on peut y perdre aussi toute raison. La colère, la jalousie, l'ivresse, l'état amoureux en sont peut-être des substituts; la transe des stades?..je doute de leurs issues. A la transe je préfère l'exaltation, qui sans exclure un sourire mystique me semble plus liée à l'idée d'émetteur-recepteur de perception.

Les bruits d'ateliers sont pleins d'enseignements

 

Une fillette, dix ans, entre dans l'atelier; me voyant peindre

  -C'est vous qui faites tous les tableaux ?

  -Oui

  -Alors vous pourriez être peintre ?

  -Mais je le suis !

  -Alors vous êtes connue !

  -Etre connu, c'est très relatif, oui, je suis un peu connue.

  -Pourtant, moi j'habite Paris et je ne vous connais pas...

  -Moi aussi j'habite Paris et je ne te connais pas...

Elle reste perplexe, pourquoi, si j'habite Paris je travaille ici. Suspicieuse, elle continue

  -Mais vous ne signez pas partout pareil

  -Mais si !

  -Alors vous écrivez mal.

Un artiste n'existe donc que célèbre ou mort ?

 

Perfusés au matérialisme, le monde et ses dirigeants font les esprits forts, nous usent dangereusement à entretenir ce fatalisme lié à la mort qu'ils croient irréversible; sado-masochisme qui consiste à s'interdire une possible métamorphose. Ce sentiment vampirique ne peut que mener au désespoir et à l'irresponsabilité de l'ici et maintenant. Lutter même de manière infime, avec humour contre le chaos que l'absence d'esprit et le cynisme engendrent me semble faire partie des devoirs de l'artiste.

Fin